Le limes (le mur d’Hadrien), la grande muraille de Chine, les fortifications de Vauban, la ligne Maginot, le mur de Berlin, ou également le Rhin « frontière naturelle », ne sont-ils plus que des lieux touristiques, vestiges de limites territoriales et politiques devenues obsolètes ?

Leur matérialité, témoin d’un passé plus ou moins éloigné de notre époque, n’est-elle que le souvenir d’une certaine conception de la puissance sous la forme d’une emprise territoriale ? Cette matérialité ne renvoie-t-elle pas à l’idée de protection d’un groupe humain contre l’ennemi toujours prêt à intervenir, ou autrement dit sa fonction n’est-elle pas de mettre l’autre à distance de manière imparable ?

Au moment où les frontières matérielles disparaissent entre les pays européens – signe de pacification d’un espace longtemps ravagé par des guerres de conquête (pensons à l’Alsace-Lorraine) – envisager l’horizon de la mondialisation comme un monde sans frontières reposerait sur une confusion : l’ouverture des frontières au nom de la liberté de circulation ne signifie pas l’abolition de leur fonction symbolique. Même dans le cas où l’Union européenne se transformait en « Etats-Unis d’Europe », même si la langue anglaise s’imposait partout, les frontières culturelles, linguistiques héritées d’une longue histoire - à l’origine de structures de pensée différente : penser en anglais, en allemand ou en italien ne joue pas de la même façon avec le temps de l’intellect – ne se dilueraient dans un tout homogène qu’au bout d’une longue période - l’exemple le plus récent : la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 n’a pas encore effacé « le mur qui est dans la tête » de bien des Allemands.

Pourquoi cette force du symbole que représente la frontière ? Pour des raisons qui tiennent tout simplement à la condition humaine : la mort est la frontière par excellence, qui sépare la vie de l’au-delà ou de l’inconnu ou du néant ou du pays du souvenir. Or, sans cette perspective de la mort, rien ne vaut la peine d’être entrepris. La frontière n’est que le symbole de ce réel : ainsi, le mythe de la frontière, partie intégrante du rêve américain, a été un stimulant très puissant dans la construction territoriale comme politique des Etats-Unis – la crise de 1929 correspond d’ailleurs à la disparition de la frontière terrestre (tout le territoire possible était conquis) et de la frontière sociale caractérisée par l’avènement de la société de masse, situation que Roosevelt avait déjà comprise avec sa politique du « New Deal » dès 1933, et défi que Kennedy, l’héritier démocrate de la fin des années 1950, a tenté de relever en faisant campagne sur le thème de la « Nouvelle frontière » (l’espace et la pauvreté).

La frontière, le plus souvent envisagée de manière répulsive (Le Désert des Tartares ou Le Rivage des Syrtes), est en fait un lieu qui attire : si le pays de la liberté est toujours de l’autre côté de la frontière, c’est au pied des remparts urbains que s’installaient les familles les plus hardies et les plus entreprenantes, obligeant les pouvoirs publics à étendre le territoire de la ville en construisant de nouvelles fortifications (combien de villes ont connu une croissance en « pelure d’oignon » ?) .

En définitive, pour vivre et pour créer, l’homme a besoin des limites qui cernent les différents domaines de ses activités et qui établissent une séparation garante de non-confusion, sans pour autant interdire ou abolir l’échange sous toutes ses formes. L’homme a besoin également de faire reculer les limites, de transgresser : sans frontière, le monde ne serait qu’un ensemble homogène, sans différentiel, sans « autres », un monde de « même » dénué de stimulations.

Que les frontières politiques, économiques, culturelles soient ouvertes : oui !– c’est-à-dire qu’elles ne soient plus un enjeu géostratégique (générateur de conflits meurtriers), mais que la notion de frontière soit abolie : non ! car tout ne peut être permis, sauf dans un monde qui dénie la réalité au profit de l’imaginaire, et parce que bien des conquêtes restent à opérer au nom de la dignité de l’être humain.

Elisabeth Brisson, historienne