Les sociétés modernes reposent en tout premier lieu sur la liberté de l’individu. L’égalité en droits en est une conséquence logique. La déclaration universelle des droits de l’homme adoptée par l’ONU en 1948 ajoute à celle de 1789 que les êtres humains naissent égaux en dignité.

Ce sont là des principes qui peuvent servir de règles de droit et dont la transgression peut être sanctionnée. Ce n’est pas le cas pour la fraternité, qui figure pourtant dans la devise de la République française.

Eprouver des sentiments fraternels ne peut pas être prescrit en tant que devoir légal. En être l’objet ne peut pas être revendiqué en tant que droit légal. Nul ne peut être tenu d’éprouver des sentiments fraternels envers qui que ce soit. Caïn l’avait compris, qui répondit, quand Dieu lui demanda ce qu’il avait fait à Abel : « Suis-je le gardien de mon frère ? »

La fraternité comme fait, et non comme sentiment, semble impliquer une paternité commune ce peut être la patrie ou Dieu - ou, du moins, de partager un trait identitaire placé au-dessus de tout le reste.

Mais la société moderne ne peut imposer à ses membres aucune fraternité résultant d’une filiation ou d’une transcendance. C’est en quoi peut-être elle est une société (en allemand « Gesellschaft ») et non une communauté (en allemand « Gemeinschaft ») .

La présence du mot Fraternité dans la devise de la République française, aussi peu défini et aussi peu prescriptif qu’il soit, est pourtant essentielle à l’équilibre général de cette devise. « Libres et égaux en droits » suffit à caractériser le marché, mais une société veut autre chose de ses membres. Elle veut qu’ils soient des associés, non seulement par intérêt, mais aussi par sentiment.

Le mot fraternité exprime un idée universaliste et humaniste pour laquelle chaque être humain est pour tout autre être humain un semblable, et comme un frère.

André Sénik (philosophe)