Une « naturalisation » de plus en plus grande de la psychologie, en d’autres termes, ce que le commun des mortels constate comme une médicalisation radicale de la souffrance psychique, associée à des thérapies « brèves », essentiellement comportementales, est due, entre autres, à une méconnaissance de l’articulation complexe entre « causalité psychique » et « causalité neurologique », qui a marqué deux siècles de psychiatrie.

Je vais prendre un seul exemple, qui est entré récemment dans notre vie quotidienne par les médias, et qui traduit bien ce qui est en jeu. Ce qu’un grand nombre de psychanalystes voient comme une « propagande massive pour dépister la dépression »[1] par la nouvelle « Sainte Alliance » en Europe[2], a été diffusé à un million d’exemplaires par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES). Le guide La dépression, et le spot télévisé diffusé, présente celle-ci uniquement comme une « maladie », escamotant ainsi le sens existentiel de ce symptôme. Cette campagne d’information, tout en faisant bien la distinction entre dépression et déprime ordinaire, n’en fait qu’une distinction de pure forme, puisqu’elle s’avère sans conséquences sur le plan thérapeutique. Au fil du guide, la dépression devient une « catégorie attrape-tout » qui concerne tout à tour : le mélancolique et sa faute morale, la femme battue, le pédophile honteux, celui qui entend des « voix », le timide maladif, la rêveuse à qui rien n’arrive, l’enfant qui fait des cauchemars, celui qu’on licencie régulièrement, l’adolescent mystique, celle qui ne peut dire non, celui qui n’ose pas dire oui, celui qui doute de tout…la liste est infinie.[3]

Pourtant, on propose à tous, sans exception:

« un peu d’oméga 3 ; un peu de pseudo-psychothérapie, genre TCC[4] ; un zeste de soutien ; un chouia de relaxation ; une demie heure de marche ; et surtout, surtout, beaucoup, beaucoup d’antidépresseurs…même si c’est une erreur… »[5] La psychothérapie est donc soulignée comme nécessaire par le guide, et nécessitant une formation spécifique, mais  garde en même temps son aura de mystère, puisque la dite psychothérapie peut être dispensée indifféremment par un médecin généraliste, un psychologue ou un psychiatre. Quant aux médicaments, les dépressions qui nécessitent un traitement thymorégulateur ou un traitement neuroleptique associé, ne constituent qu’une partie de celles-ci et ne concernent pas, par exemple, certaines dépressions psychotiques.

Lilia Mahjoub (Présidente de l’une des deux associations psychanalytiques reconnues d’utilité publique) souligne par ailleurs que confier à un médecin généraliste la charge d’un tel diagnostic différentiel est totalement irresponsable. Les contradictions et les incohérences du guide sont soulevées par beaucoup de psychanalystes, de toute obédience, qui s’organisent pour réagir.   

Pierre Fédida a écrit un ouvrage dont le titre évocateur, et le contenu bien entendu, auraient beaucoup à nous apprendre sur ce malaise, qui peut être paradoxalement un signe de bonne santé psychique ou encore une bien étrange « maladie », dont on peut faire un usage « bénéfique »: Des bienfaits de la dépression. Éloge de la psychothérapie.

La dépression serait-elle donc une « maladie de la vérité » ?[6]

Vassiliki-Piyi CHRISTOPOULOU

[1] C’est le titre d’un journal lacanien, Le Nouvel âne, No 7, octobre 2007

[2] EAAD, c’est à dire, la European Alliance Against depression, Voir, son site à l’adresse www.eaad.net

[3]C’est ce que raconte, avec un mélange d’humour et d’ironie, Catherine Lazarus-Matet, Le Nouvel âne, No 7, octobre 2007, p. 6.

[4] TCC : thérapies cognitivo-comportementales.

[5] Catherine Lazarus-Matet, Ibid.  C’est moi qui souligne.

[6] C’est le titre du billet (sans la forme interrogative) de François Leguil, Ibid, p. 20.