En 1843 paraît Sur la question juive, le premier article dans lequel Marx abat son jeu.

Sa conception de l’émancipation humaine part du postulat selon lequel l’homme n’est pas par nature un individu ayant à vivre par soi et pour soi en même temps qu’avec et pour les autres, mais un être générique, fait pour se vivre intégralement et exclusivement en tant que membre du genre humain tout entier.

Tout ce qui renferme les hommes dans un particularisme les rend étrangers à leur essence humaine. C’est ce particularisme que Marx désigne comme l’aliénation[1] humaine. L’émancipation se définit comme suppression de l’aliénation.

Or, explique-t-il, les droits de l’homme que « l’émancipation politique » veut accorder, dérivent tous du droit à la propriété privée individuelle, alors que celle-ci isole, sépare, oppose les hommes les uns aux autres, et les rend donc étrangers à leur vraie nature.

Il s’ensuit que l’émancipation humaine, la vraie, se fera contre l’émancipation politique. Elle se fera par l’abolition de la propriété privée individuelle et de ses prolongements : les droits de l’homme qui la protègent ; la société civile[2], qui est l’espace au sein duquel  les hommes agissent en tant que particuliers ; le marché, qui est l’espace livré à la libre concurrence des intérêts particuliers ; et enfin l’État de droit, qui est chargé de faire respecter les droits de l’homme et leurs prolongements.

Marx poursuit logiquement sa démonstration par l’éloge de la Terreur robespierriste, à laquelle il reproche d’avoir seulement suspendu les droits de l’homme, au lieu de les abolir au nom de l’intérêt général.

La conception d’une nature humaine intégralement sociable qui inspire cette critique des droits de l’homme s’oppose à celle de tous les autres penseurs sans exception, et en particulier à celle de Kant, qui caractérise la nature de l’homme par « l’insociable sociabilité ». Plus tard, Freud écrira pour la même raison que la conception marxiste de l’homme « est sans consistance aucune ».

Certes, l’idéal d’un homme qui soit un citoyen dans tous les moments et tous les aspects de sa vie individuelle, qui ne vive qu’avec les autres et pour les autres, est moralement exaltant. C’est pourquoi cet évangile matérialiste a tant séduit d’intellectuels épris d’universalisme. Mais c’est un idéal qui exige la métamorphose et la dénaturation de l’homme.

Cet idéal a inspiré l’un des deux totalitarismes du XXe siècle, celui qui se fit passer pour porteur de l’émancipation humaine et d’une humanité fraternelle.

Mieux vaut donc nous en tenir à la conception humaniste, qui reconnaît et garantit les droits de l’homme autant que ceux du citoyen.

André Sénik