L’idée d’égalité ne peut pas être traitée sous une seule rubrique, parce qu’elle est toujours dépendante d’un attribut qui la caractérise de façon variable.

L’égalité des chances est une expression en vogue. Elle prétend dépasser le conflit entre l’égalité juridique et politique - qui est jugée insuffisante - et l’égalité sociale absolue, qui paraît impossible et périlleuse pour la liberté.

Son argumentaire est le suivant.  Pour que la compétition sociale soit juste, il ne suffit pas qu’on applique également à tous les mêmes règles : il faut que tous aient les mêmes chances au départ. Or les uns partent avec des atouts de naissance qu’ils n’ont pas mérités, et les autres avec des handicaps de naissance, dont ils ne sont pas fautifs.

Cette inégalité des chances au départ de la compétition peut être intrinsèquement injuste. La discrimination sexuelle ou ethnique est un exemple de handicap injuste. Dans ce cas, il est juste de rétablir l’égalité des chances. 

Mais les individus sont de toute façon inégaux au départ, sans que cette inégalité soit ni injuste ni juste. Celui qui est né dans une famille d’enseignants a statistiquement plus de chances d’être bon en classe, de travailler mieux et de réussir mieux. Il devra donc en grande partie son désir et ses aptitudes à la réussite scolaire à son milieu culturel d’origine.

Faut-il en conclure que l’inégalité des chances rend la compétition injuste ?

La justice voudrait-elle que les compteurs de la vie soient remis à zéro pour tous les partants à chaque génération ? Cela exigerait qu’on supprime la transmission familiale sous toutes ses formes, qu’on sépare les enfants de leurs parents, qu’on les mette dans des internats dont la mission serait de réduire aussi les différences naturelles. Quitte, s’il le faut, à brider les trop bien dotés. Cela a été expérimenté. L’usage du numerus clausus restreignant l’entrée des universités aux enfants issus de l’ancienne bourgeoisie, qui fut pratiqué dans les régimes socialistes, illustrait clairement le principe de l’égalité des chances.

Mais pourquoi une société fondée sur l’égalité en droits doit-elle combattre les inégalités dont elle n’est pas la cause, quand ces inégalités ne sont pas injustes en soi?

Ce ne peut être que si l’on considère la société comme une famille voulant au-dessus de toute autre considération, assurer la réussite égale de tous ses enfants. Une famille égalitariste. Car si tous les partants sont absolument égaux au départ, ils seront forcément égaux à l’arrivée. L’égalité des chances conduit à l’égalité des résultats. À l’égalitarisme.

La société moderne n’est pas une famille, et encore moins une famille égalitariste. Elle est une association d’hommes libres et égaux en droits. Ce n’est pas au nom la liberté, ni de l’égalité, ni de la justice, qu’elle peut choisir d’aider davantage ceux qui sont les moins bien dotés au départ. C’est au nom de la fraternité, ou de la solidarité, et aussi de l’intérêt bien compris de tous.

Querelle de mots ? Certes ! Mais à quoi s’attendre d’autre dans un abécédaire?

André Sénik