Les sociétés modernes se réclament toutes de deux principes. La liberté est le premier, l’égalité le second. Aucun terme n’exige plus sa comparution devant un abécédaire que celui-ci. Car si les diverses déclarations des droits de l’homme proclament que les êtres humains naissent égaux en droits et en dignité, c’est parce qu’en eux-mêmes et en dehors de ces jugements de valeur, les êtres humains ne sont égaux en rien.

Un  abécédaire peut aider à comprendre ce paradoxe en faisant remarquer deux caractéristiques de ce mot.

  Première caractéristique : le mot égalité est nécessairement suivi du domaine précis dans lequel il s’applique. C’est ainsi que la déclaration universelle des droits de l’homme qui a été adoptée par l’ONU en 1948  précise que « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » 
Contrairement à ce que peut laisser entendre la devise de la République française, le principe d’égalité entre les hommes n’est pas un idéal absolu, s’appliquant en tout domaine.

  Le deuxième avertissement est de nature phonétique. En français, on lit mais  on n’entend pas le s qui termine la formule, et du même coup il peut être aisément oublié. Ce n’est pas en droit que les hommes sont proclamés égaux, ce n’est pas en principe ou en théorie, mais en droits effectifs. Cette égalité en droits signifie précisément qu’il n’y a plus de place légitime pour des privilèges, pour des lois privées. Les êtres humains sont égaux devant la loi, car c’est la définition même de la justice que les mêmes règles s’appliquent également à tous, sans qu’il y ait pour mesurer ce qui revient à chacun « deux poids et deux mesures ».
Il en résulte inévitablement une délimitation de l’égalité. On ne saurait attendre une égalité de résultat dès lors que la même mesure est appliquée à des gens qui ne sont pas identiques dans la matière mesurée.

L’égalité absolue, arithmétique, celle qui fait qu'un homme est absolument égal à un autre, ne peut exister que sur deux plans :

En tant que citoyen, et en tant que personne digne de respect.

  En tant que citoyen d’une démocratie, chaque votant dispose d’une voix. Qu’importent ses vertus, ses vices, ses lumières ou son incompétence. Il dispose du même poids au moment où il participe au choix de son destin collectif.
La raison en est simple : puisque tout individu est libre de mener sa vie comme il l’entend, il doit avoir le même  droit qu’un autre de décider de leur avenir commun.
L’égalité en droits est ainsi la conséquence logique du principe premier selon lequel tous les êtres humains naissent libres. Libres, également, autant les uns que les autres.

  L’égalité absolue entre les humains existe encore en ce qui concerne la dignité attachée à la personne humaine.
Ce qui veut dire que le respect dû à toute personne humaine est le même, indépendamment de ses mérites ou de ses tares. Qu’est-ce qui justifie cette égale dignité?  Bien des réponses sont possibles. Peut-être le respect inconditionnel dû à notre semblable s’est-il imposé parce qu’il est la meilleure sauvegarde pour chacun de nous.


Pour le reste, il y a une grande confusion de vocabulaire à faire de l’égalité absolue la pierre de touche de la justice. Cette confusion égalitariste est rarement assumée jusqu’au bout, mais c’est elle qui fait prendre communément pour des expressions synonymes « les inégalités sociales» et «l’injustice sociale». 

André Sénik (philosophe)