Dans les débats sur les questions de société, on rappelle souvent les immenses possibilités d’évolution qui devraient nous empêcher de limiter notre horizon au présent : évolution des individus, des mœurs, des sociétés. Les mêmes comportements qui sont tenus à une époque pour anormaux ou scandaleux peuvent très bien quelques années plus tard apparaître comme parfaitement ordinaires : pensons au divorce, à l’homosexualité …. (ce qui ne saurait étonner les « esprits avertis », : les normes sociales ayant été construites historiquement, il est parfaitement naturel qu’elles puissent changer avec le temps).

A l’observation la situation se présente toutefois d’une manière un peu plus compliquée. On peut observer simultanément des évolutions (très rapides parfois) et des permanences, voire des résistances acharnées à l’évolution.

Dans l'exemple du divorce: le regard de la société a été totalement transformé; les divorcés ont cessé d’être stigmatisés bien plus rapidement qu’on aurait pu le croire, et en quelques décennies ils se sont fondus dans la masse. Effets heureux et indiscutables d’une banalisation du divorce. La même banalisation ne peut toutefois être constatée (du moins pas dans les mêmes proportions) du côté de ceux qui divorcent et encore moins de leurs enfants. De ces côtés, ce qui frappe c’est plutôt la stagnation. Il est presque aussi difficile de se séparer de son conjoint aujourd’hui qu‘avant les lois ouvrant la possibilité du divorce par consentement mutuel (1975) ; et ces séparations sont toujours aussi douloureuses pour les enfants (il suffit pour s'en convaincre de les interroger). A la vérité le divorce n’a été banalisé qu’aux yeux d’autrui ; pour ceux qui sont directement concernés, il reste une épreuve redoutable. Distorsion peut-être étonnante mais indéniable.

On pourrait prendre d’autres exemples : les familles recomposées, l’adoption… Dans tous les cas le progrès social que représente l’acceptation de ces évolutions ne doit pas cacher la souffrance individuelle que ces situations continuent d’envelopper. L’évolution sociale et l’évolution psychique individuelle correspondent pour le moins à des temporalités différentes.

Ne pensons donc pas que l’acceptation sociale, finalement si rapide dans nos sociétés modernes, soit la garantie qui nous permette de jouer à la légère avec les normes inscrites dans le psychisme des individus. Devant la multiplicité des situations humaines nouvelles que les progrès des biotechnologies ou autres permettent d’inventer, avec les risques de souffrances qu’elles comportent,  l’ultime référence ne devrait pas être la plasticité infinie de l’esprit humain mais il faudrait au contraire lui associer la possibilité, dûment constatée, de sa permanence. Le principe de précaution ne doit pas s'arrêter à la nature.