C comme Chance ?

Balthazar : (Accent russe.) Chère amie, il y a combien de chances pour que tout cela existe ?

Popo : Tout cela ?

Balthazar : Tout ce qui nous entoure, cette rue, cette bouche de métro, cet immeuble avec la petite… là-haut, comment appelle-t-on ça ?

Popo Une rotonde.

Balthazar : C’est cela, rotonde. Et aussi les gens qui nous croisent, ces gens-là, justement et pas d’autres… et nous deux, justement, ici, à côté de la bouche de métro…

Popo Je ne comprends rien à ce que vous me demandez…

Balthazar : Vous souvenez-vous, un matin, avant la guerre… c’était au début que je suis arrivé à Paris. Vous m’avez offert un grog au café qui faisait le coin avec ce boulevard, là…

Popo : Oui, oui, je me souviens très bien, il faisait un froid de canard. J’allais rendre visite à Mme Balayn, à l’hôpital…

Balthazar : C’est cela, un froid de canard, la lumière était un peu rose, n’est-ce pas ? Alors, je veux dire, à votre avis, il y a combien de chances pour que tout cela qui existait à cette époque - le café, le tramway, toute la ville de l’époque, si vous voulez – soit devenu cette chose que nous voyons là, aujourd’hui ?

Popo Comment voulez-vous que je le sache ? … Excusez-moi, je dois y aller.

Balthazar : En ce moment, par exemple, il y a deux possibles. Ou bien vous allez prendre votre métro et vous me laissez tout seul, dans la rue, à radoter, ou bien, par politesse, vous m’écoutez encore un moment.

Popo : Bon, bon, je vous écoute, mais vite.

Balthazar : Pour tous les gens qui passent autour de nous, il y a aussi, à chaque instant, deux possibles… au moins deux. Si vous multipliez par tous les gens qui vivent à Paris et par tous les instants écoulés depuis ce matin d’hiver…

Popo : …ça doit faire des milliards… des milliards de milliards !

Balthazar : Vous pouvez dire une infinité, oui. Et combien cela fait-il, une chance sur l’infini ?

Popo : Ca fait zéro, non ?

Balthazar : Je crois, les mathématiciens disent « ça tend vers zéro ». Et, à chaque instant qui passe, ça tend un peu plus vers zéro.

Popo : Alors ?

Balthazar : Alors, tout ça que nous voyons aujourd’hui n’avait aucune chance d’arriver. Ca n’existe pas.

Popo : Ah oui… pourtant, ça existe.

Balthazar : Peut-être, cela existe… mais, dans ce cas, une chance sur l’infini, ça ne fait pas zéro.

Popo : Combien ça fait ?

Balthazar : Ca fait un. Il n’y avait pas d’autre possible…

Philippe Réache (auteur dramatique)