Ce mot fait peur, déconcerte, inquiète. Et pour cause: il nous renvoie à l'idée de conflit, de paroxysme, de changement décisif, mais aussi, et c'est là le paradoxe, à celle de stagnation, de marasme, de faillite. Comment ces deux conceptions peuvent-elles coexister? Qu'est-ce qui pourrait bien rapprocher la crise des banlieues et la crise de Wall Street ou celle du pétrole? Comment donc appréhender côte à côte une crise d'asthme et la crise du logement ou une crise d'...enthousiasme? Et la crise de l'adolescence ou de la ménopause?

Si le lexicographe est peut-être ravi devant une telle déferlante d’exemples, qui passe avec allégresse d’un niveau à l’autre et qui juxtapose des domaines aussi hétérogènes que les phénomènes socio-économiques et les manifestations émotives soudaines d’un individu, le commun des mortels se trouve devant des apories embarrassantes…Le médecin viendrait peut-être à ce moment là à sa rescousse, en lui rappelant l’origine médicale du terme, qui désignerait la phase aiguë d’une maladie, en tant que « changement subit et généralement décisif en bien ou en mal » ou encore un « accident qui atteint une personne en bonne santé apparente » mais également une « aggravation brusque d’un état chronique (Le Grand Robert, 1990).

Le paradigme médical est, avouons-le, pertinent. Je pourrais en trouver d’autres. Mais il me semble que tout commence par là, et, de même que Thucydide s’en sert très habilement dans son Histoire de la guerre du Péloponnèse pour faire, à partir de « symptômes », ceux de la guerre en l’occurrence, un diagnostic et un pronostic, de même, Charles Gide y a recourt pour expliquer ce qu’est une crise économique. Pour lui, les crises ne peuvent qu’être les maladies de l’organisme économique, de caractère périodique, ou irrégulières, courtes et violentes comme un accès de fièvre, ou lentes et chroniques comme des anémies. Elles peuvent être localisées à un pays déterminé ou prendre des dimensions épidémiques et faire le tour du monde. (Cours d’économie politique, t. I, p. 219)

Malgré ces connotations presque toujours négatives, notre ami médecin attirerait pourtant notre attention sur le fait qu’une crise est loin d’avoir toujours une issue fatale ou destructrice. Elle peut même être annonciatrice d’une guérison, et son déclenchement, cette phase qu’on appelle « critique », se révèle souvent salutaire. En poussant plus loin la comparaison, je dirais que ce qui fait peur, c’est plutôt l’inconnu qui se profile à l’horizon de ce changement brutal, et que la maladie non déclarée, avec cette impression de fausse accalmie et d’équilibre trompeur, ne faisait que reporter indéfiniment. Les crises sont là pour nous guérir de toutes nos procrastinations, pour nous faire sortir de toutes nos fausses sécurités. Et puisque nous sommes ici pour défendre (mais aussi pour critiquer le cas échéant) les sociétés modernes, n’avons-nous pas là une occasion inespérée de réfléchir sur la fameuse « crise des valeurs » actuelle ? N’est-elle pas le résultat de la dissolution de l’idée de Vérité (avec un majuscule) au profit d’une vérité du sujet, de l’ authenticité ou de la sincérité ? La crise des valeurs ne permet en fait que le retour en force de celles-ci.

Car quand on cherche les causes de ce déclenchement, qui produit une aggravation brusque, un profond malaise psychologique ou au contraire un dénouement heureux, c’est la passion d’un certain type de vérité qui se profile, la passion de la transparence et de la justice. Mais je ne vais pas terminer en opposant les « anciens et les modernes ». Quand Thucydide dit que le « prétexte le plus vrai », (aléthestatè prophasis) quoique le moins mis en avant et le moins avoué (aphanestatê logô) de cette crise majeure qu’ est la guerre, n’est pas l’empire athénien mais la crainte qu’il inspirait, la crise, comme le terme grec l’indique si bien (krisis), nous renvoie inévitablement à l’idée de jugement, ce qui implique inévitablement un certain discernement (diakrisis). D’où l’idée d’une décision, d’une clarification, d’un partage de responsabilités, qui pourrait dégénérer hélas en un règlement de comptes, mais qui ne peut pas faire l’impasse sur l’idée d’une distribution de peines ou d’amendements. Dans ce sens, toute krisis devient « apocalyptique » dans son acception étymologique de « révélation ». Bref, la crise, c’est l’ heure des révélations, des mutations nécessaires, des réparations à tous les nivaux, douloureuse pour les uns, salutaire et libératrice pour les autres.

Vassiliki-Piyi CHRISTOPOULOU (historienne des idées)