Une expression  revient régulièrement dans le Coran:

" celui ou ceux qui accusent de mensonge cette religion (ou nos signes);

  celui ou ceux qui traitent la vérité (ou le Coran) d'imposture"

On croit comprendre que c'est une manière de désigner les infidèles, les mécréants et plus généralement ceux qui ne reconnaissent pas la vérité de l'islam, et qu'il faut donc "combattre" par la parole (et selon certains extrémistes par les armes).

Tout semble clair… Et cela paraît corroborer l'idée commune d’un Coran sectaire et vengeur.

Pourtant c'est une erreur d'interprétation qui est dissipée par la sourate CVII, si on veut bien prendre sa lettre au sérieux. Cette sourate est l'une des dernières dans l’ordre du livre (le Coran en comporte 114) et cependant l'une des premières chronologiquement puisque l’une de celles qui furent composées à La Mecque. Elle a pour titre les Ustensiles ou, selon d'autres traductions, l'Aide, le Nécessaire... et se propose explicitement de définir qui sont ceux "qui accusent cette religion de mensonge".

Elle ne compte que sept versets et réserve au lecteur une surprise :

«  1-Que penses-tu de celui qui traite cette religion de mensonge?

   

(Ou selon d'autres traductions:

     Vois-tu celui qui traite de mensonge le jugement?

     Vois-tu celui qui nie le Coran?

    Ne vois-tu pas celui qui dément la religion ?)

   

    2-C'est celui (ou lui) qui repousse l'orphelin.

 

   3-Qui n'excite point les autres à nourrir le pauvre.

   4-Malheur à ceux qui font la prière,

   5-Et la font négligemment;

   6-Qui la font par ostentation,

   7-Et refusent les ustensiles nécessaires à ceux qui en ont besoin »

Réponse étonnante. On attendait que soient stigmatisés ainsi l'athée, l'incroyant, l'idolâtre, celui qui n'adopte pas la religion musulmane, éventuellement le juif ou le chrétien.

Rien de tout cela. L’opprobre vise "Celui qui repousse l'orphelin » et qui, tout en faisant la prière, « refuse les ustensiles nécessaires à ceux qui en ont besoin », selon une idée omniprésente dans l'ensemble des dernières sourates,"données à La Mecque": voir notamment Le Territoire (XC), La Nuit (XCII).

   

L'ennemi de l'Islam ou du Coran est ainsi défini non par ses options religieuses, mais, indépendamment de celles-ci, par son attitude à l'égard des orphelins et plus généralement à l'égard de ceux qui souffrent. Autrement dit, ce qui distingue le partisan de l'adversaire du Coran n'est pas d'ordre théorique mais pratique. La marque de la croyance en la vérité du Coran, ce n'est pas l’adhésion à des affirmations théologiques (monothéisme absolu...), ni la seule pratique rituelle (prières…) mais le fait de ne pas être indifférent à ceux qui sont frappés de déréliction.

Dès lors, une autre compréhension de ce que sont les infidèles s'ouvre : l'infidélité n'est pas le fait du non musulman mais l'indifférence à l'égard des orphelins et de la souffrance d'autrui qui menace tout homme, quelles que soient ses options religieuses ou leur absence. Elle est une faute potentiellement commune à tous, à commencer par le musulman lui-même à qui s'adresse d'ailleurs cette sourate en priorité.

Et le combat qu'il faut mener contre l'infidèle n'est pas combat contre autrui mais combat contre soi, contre l'infidèle, l'insensible qui est en soi.

Dimension à proprement parler évangélique du Coran, rappelant la parole de Jean : "Celui qui prétend aimer Dieu et qui n'aime pas son frère est un menteur" (première Epitre) .

PG.