L’expression de choc des civilisations (The Clash of Civilizations d’Huntington) est passée dans le langage courant. Elle sert pour certains à éclairer ce qu’ils présentent comme l’affrontement de l’Occident et de l’Islam et serait la clef  de combats hélas bien réels livrés là ou ailleurs.

   La notion de choc de civilisations fait toutefois d’emblée problème dans la mesure où elle repose sur une conception beaucoup trop monolithique des civilisations elles-mêmes. Elle présuppose en effet que chaque civilisation se caractérise par un certain nombre de valeurs particulières, différentes des valeurs adoptées par les autres civilisations,  éventuellement contradictoires avec ces dernières. D’où l’éventualité d’affrontements voire de chocs frontaux comme, par exemple, entre telle civilisation qui a opté pour la laïcité et telle autre qui l’exclut.     Comme si de tels choix étaient si radicaux, si anciens et si définitifs qu’ils fonctionneraient comme des sortes de traits distinctifs entre civilisations dont l’essence serait ainsi marquée…

   Pourtant, quelle civilisation peut se caractériser uniquement par le choix  ou le rejet de la laïcité, pour reprendre cet exemple qui renvoie aussi bien au domaine religieux qu’à celui de la liberté de pensée ?

   Pensons aux Etats occidentaux : ils sont sous des formes nuancées, laïques,  mais ils ne le sont pas de la même manière : ici, il s’agit d’une laïcité de fait, là, elle est constitutionnelle, ailleurs, elle est purement formelle. De la France à la toute proche Belgique, tout change : le principe fondamental de séparation des uns se mue en reconnaissance d’une option « humaniste » à côté des religions constituées.

   Et surtout, il est très simplificateur de penser qu’ils sont laïques de manière constitutive; ils ne l’ont pas toujours été ; il a existé et il existe encore des forces qui contestent cette option. Même si le mot laïcité inscrit son étymologie dans le laïos (peuple) grec et son usage dans le dualisme chrétien des clercs et des laïcs ; même si le principe est dans la continuité de la pensée d’un Spinoza et dans l’héritage des Lumières, la force du mot et de la notion  n’est à la vérité que l’orientation actuellement dominante de l’Occident et non un de ses traits ontologiques.

   De même pour la démocratie, les droits de l’homme, l’individualisme et tous les autres traits donnés, un peu rapidement, pour constitutifs de la civilisation occidentale.

   Et inversement on peut douter qu’il existe une grande civilisation qui ignore tout de la laïcité. Ainsi, n’existe-t-il pas, depuis le début, des courants laïques en terre d’Islam, des fois qui s’accommodent de la séparation des domaines° ? Le rejet de la laïcité s’il constitue l’orientation dominante de l’Islam, n’en est pas sa définition définitive.

   En d’autres termes la diversité (et même l'hétérogénéité) ne se trouve pas simplement entre les civilisations mais à l’intérieur de chacune d’elles.

   Sur ce point le petit livre d’Amartya Sen°°, La Démocratie des autres (pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident), est particulièrement éclairant. Il y est montré combien est erronée l’idée selon laquelle la démocratie serait une valeur exclusivement occidentale : aucune grande civilisation ne l’ignore, y compris celles qui se sont le plus détournées, du moins jusqu’à ce jour, de cet idéal, et tous les démocrates du monde peuvent trouver dans les traditions de leur pays des appuis pour leur combat : à l’image J. Nehru qui, en 1947, lors des discussions qui amenèrent l’élaboration d’une constitution pleinement démocratique en Inde, « mit l’accent sur la tolérance à l’égard de l’hétéronomie et du pluralisme sous les règnes d’empereurs indiens tels qu’Ashoka et Akbar ».

   Le fracas du choc des groupes armés antagonistes ne fait pas de ceux qui s’affrontent les guerriers d’un combat qui opposerait nécessairement et frontalement des civilisations si essentiellement différentes l’une de l’autre qu’il n’y aurait d’issue que dans la destruction de l’une par l’autre.

° « Lance donc le Rappel :

    tu n’es là que celui qui rappelle,

    tu n’es pas pour eux celui qui régit »  (Coran LXXXVIII 22/23)

°° Economiste indien, prix Nobel en 1998

                                                                                                                                                                                               JC Haglund et P Gautier