Il ne s’agit pas simplement de rappeler ici que la culture au sens humaniste du mot (cultura animi, culture de l’esprit), la culture moderne comme la culture traditionnelle, comprend d’abord les humanités classiques, les lettres et les arts, ce qui n’est d’ailleurs contesté par personne ; il s’agit surtout de réaffirmer que cette culture humaniste comprend aussi, ce qui est plus oublié, voire contesté, la science, la technique et même l’industrie. Cela a déjà été dit et redit : entre autres par Diderot, à l’article « art » de l’Encyclopédie où il dénonce le préjugé selon lequel « donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers (serait) déroger à la dignité de l’esprit humain ; et que de pratiquer ou même d’étudier les arts mécaniques (c’est) s’abaisser à des choses dont la recherche est laborieuse, la méditation ignoble, l’exposition difficile, le commerce déshonorant, le nombre inépuisable et la valeur minutielle ». Deux siècles et demi plus tard ce préjugé est loin d’avoir disparu : pensons à la condescendance avec laquelle très souvent (en France) les détenteurs patentés de la culture humaniste regardent, sous l’angle de la dignité culturelle, les hommes de la technique, qu’il s’agisse des industriels ou des élèves des lycées professionnels (ce qui n’empêche pas d’envier certains d’entre eux socialement ou économiquement) ; pensons encore  aux machines et processus industriels  qu’un humanisme superficiel persiste à opposer à l’homme et à la culture.

Alors d’où vient que persiste cette disqualification culturelle, non de la science fondamentale  mais du moins des sciences appliquées, de la technologie ou de l’industrie ? On en viendrait presque à y déceler des relents de l’esprit de classe que nos léninistes de jadis donnaient volontiers comme interprétation définitive. L’antique mépris aristocratique pour les arts mécaniques n’a de fait jamais été totalement aboli. L’accumulation des catastrophes depuis l’arme nucléaire, Tchernobyl, la vache folle et le réchauffement climatique ne pouvaient que l’exacerber : le progrès scientifique et technique n’est plus la féerie de l’invention de l’électricité (cf La Fée Electricité de Raoul Dufy en 1936), dont chacun se souvient qu’avec les soviets elle constituait la porte d’entrée du socialisme soviétique en 1920. Bref le progrès est devenu source d’inquiétude et non plus de ravissement, avec lui le progrès scientifique, avec celui-là la science. Ajoutons l’angoisse face au travail manuel devenu (dans les pays occidentaux) propédeutique du chômage, qui a remplacé la pénibilité dans les terreurs humaines liées autrefois à la malédiction biblique, et le couvert est mis.   

Comme si pourtant dans la moindre machine il n’y avait pas autant de génie, d’esprit et de créativité que dans toute autre œuvre humaine ! Ce n’est pas parce que dans une machine l’esprit ne s’exhibe pas, et même se cache dans l’objet ou le logiciel, qu’il faut ignorer sa présence. D’autant qu’il ne se cache pas par hasard mais pour permettre à tous, notamment à ceux qui n’ont guère d’esprit, l’utilisation de cette machine. Quelles prouesses intellectuelles ont été nécessaires par exemple, non seulement pour inventer les voitures ou les téléphones portables, mais pour qu’on puisse les utiliser sans aucune notion de physique ou d’électronique !

A la vérité, notre manière de nous comporter envers l’objet technique (réel ou virtuel) ressemble trop souvent à celle « de l’homme envers l’étranger quand il se laisse emporter par la xénophobie primitive. Le misonéisme° orienté contre les machines n’est pas tant haine du nouveau que refus de la réalité étrangère. Or cet être étranger est encore humain, et la culture complète est ce qui permet de découvrir l’étranger comme humain. De même la machine est l’étrangère ; c’est l’étrangère en laquelle est enfermé de l’humain, méconnu, matérialisé, asservi, mais restant pourtant de l’humain » (Simondon).

Si les âges de l’humanité renvoient aux outils que l’homme s’est donnés, c’est bien que ces outils sont (ô combien!) des marqueurs de civilisation, de culture. Ils ne sont étrangers ni à qui les conçoit et les façonne, ni à qui fait de leur maniement un art, dans toutes les acceptions du mot. Et de l’art à la culture il n’y a qu’un pas. L’art des bâtisseurs de cathédrales du moyen-âge est-il éloigné de celui du concepteur informatique ? Pas plus que le réel ne l’est du virtuel, dont nul ne conteste le potentiel artistique et culturel.

L’opposition dressée entre la culture et la technique est insoutenable et dommageable : tant qu’elle persistera nos sociétés, qui reposent si largement sur la science et la technique, auront bien du mal à prendre une juste conscience d’elles-mêmes.

°haine du nouveau

Alain Geismar (physicien) et Pierre Gautier.