L’idée de s’enrichir par le moyen de l’activité économique qui nous paraît aller de soi est à la vérité une idée jeune historiquement.

Le désir d’enrichissement est très ancien, peut-être aussi vieux que l’humanité elle-même. Il n’est guère de sociétés d’où l’avidité ou l’appât du gain aient été absents : « A toutes les époques de l’histoire, écrit Max Weber, cette fièvre d’acquisition sans merci, sans rapport avec aucune norme morale s’est donné libre cours chaque fois qu’elle l’a pu » (et n’est donc nullement ce qui distingue l’esprit capitaliste et l’esprit antérieur selon L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme).

L’activité économique est également immémoriale puisqu’elle assure la production des biens nécessaires à l’existence des hommes sur la terre.

Mais ces deux activités sont restées séparées jusqu’à une date récente :

L’activité économique ou productive n’avait pas pour objet l’enrichissement mais la satisfaction des besoins naturels, ou considérés comme tels, des hommes ; et cette satisfaction était la mesure du travail productif : « autant de biens on consomme, autant on doit produire », tel est le principe de l’économie pré-bourgeoise selon Werner Sombart ; « à l’époque pré-capitaliste la vie économique était subordonnée au principe de la satisfaction des besoins : paysans et artisans cherchaient, par leur activité économique normale, à s’assurer leur subsistance et rien de plus » (Der Bourgeois).

Les rêves et les projets de richesse cherchaient à se réaliser par de tout autres voies que la voie économique : à Florence, au 15°siècle « Un homme comme Alberti, qui était cependant placé au centre de la vie des affaires et était certainement déjà pénétré de l'esprit capitaliste, ne voit pas, en dehors du grand commerce, d'autres moyens d'acquérir des richesses que ceux-ci :

1º la recherche de trésors;

2º la captation d'héritages; (il ajoute que ceux qui usent de ces deux moyens sont « loin d'être rares. »)

3º la clientèle : « gagner la faveur de riches bourgeois, dans le seul espoir de profiter dans une mesure quelconque de leurs richesses. »

4º l'usure (prêt d'argent);

5º location de troupeaux, de chevaux de traits, etc.

Quelle singulière juxtaposition! D'après une autre énumération, non moins singulière, datant du XVIIe siècle, les moyens de s'enrichir seraient au nombre de trois:

1º service de cour;

2º service de guerre;

3º alchimie. » (Der Bourgeois).

C’est avec l’époque moderne qu’on prend conscience que les fruits du travail peuvent excéder la satisfaction des besoins et que le projet de s’enrichir par le moyen d’entreprises économiques prend forme ; et bientôt l’idée selon laquelle le sort matériel des hommes peut être amélioré par les progrès de la production. Selon Sombart « c'est Florence qui a imprimé la plus forte impulsion au développement de l'esprit bourgeois : ses habitants étaient animés au XIVe siècle d'une passion fiévreuse (on est tenté de dire: américaine) du gain, d'un zèle vraiment amoureux pour le travail. Florence est « cette ville que les pères, avant de mourir, chargeaient, par une disposition testamentaire, de punir d'une amende de 1.000 florins d'or leurs fils qui ne s'adonneraient pas à une occupation régulière ».

On aurait préféré que le progrès de la productivité du travail, condition nécessaire de l’amélioration du sort commun, ait été mis en branle par des philanthropes (ce qui fut le cas, notamment de la part d’ecclésiastiques, mais resta extrêmement minoritaire) . A la vérité le véritable promoteur de cet immense changement fut le bourgeois de l'ère moderne cherchant son profit dans l’emploi le plus efficace possible d’une masse de travailleurs et de travail à ses ordres.

PS. Der Bourgeois (1925) l'ouvrage classique de Werner Sombart peut être lu en ligne.

Pierre Gautier