Plusieurs millions de Français se disent proches du bouddhisme aujourd'hui. Les livres du Dalaï-lama sont des best-sellers ; les maîtres de toutes les traditions du bouddhisme ont de plus en plus de disciples.

Cet intérêt nouveau pour le bouddhisme en France est souvent présenté comme une réaction des Français contre la société de consommation. Les Français et les occidentaux en général auraient compris l'impasse de notre société moderne hyper-technique, centrée sur la consommation et l'égoïsme, et chercheraient dans la spiritualité orientale un supplément d'âme.

En première analyse, en effet, la fascination du bouddhisme semble porter en elle une critique de notre société. Quoi de plus éloigné de nos moeurs et de nos valeurs que cette voie aride et ascétique vers le nirvana?

-Notre société crée toujours davantage de désirs; le bouddhisme nous invite au détachement et fait du désir la cause de notre souffrance.

-Notre société est individualiste; le bouddhisme (dans toutes les écoles) fait de l'individu l'erreur fondamentale. Les sermons du Bouddha nous demandent de détruire le « moi » et le « je suis » .

-Notre société est une société du plein : plein d'informations, de nourritures, de consommation, de travail etc.. Le bouddhisme vise la vacuité, le dépouillement.

Mais cette opposition entre la modernité et le bouddhisme est superficielle. D'abord ceux qui s'intéressent au bouddhisme sont souvent instruits: professeurs, éducateurs, psychologues (on pourrait parler de bo-bo-bouddhisme). Les néo-bouddhistes ont bénéficié de l'instruction publique qui a su ouvrir leur esprit et les rendre curieux..

De plus, cette recherche de sens hors de sa tradition d'origine est possible du fait de notre société ouverte qui propose toutes les religions et spiritualités du monde. Dans les librairies, chacun librement peut découvrir non seulement toutes les écoles du bouddhisme mais aussi la kabbale ou le vedanta indien par exemple. Les maîtres tibétains sont venus en France se protéger de la violence et de la haine des communistes chinois.

Le bouddhisme propose une voie d'expérience éloignée des dogmes . Cette recherche de vérification expérimentale séduit nos contemporains nés dans une société en grande partie formée par l'esprit scintifique: nous ne voulons plus de la foi aveugle, nous voulons tester et vérifier par nous-mêmes.

Enfin la compassion centrale dans le bouddhisme n'est-elle pas proche de notre société solidaire qui a su construire la sécurité sociale, les retraites, la CMU, le RMI, qui est attentive aux handicapés, qui a instauré l'école gratuite, l'égalité de tous? Notre démocratie est même sans doute plus en avance encore que beaucoup de bouddhistes sur l'égalité entre l'homme et la femme (Bouddha était plutôt sexiste).

Ainsi, l'intérêt vers le bouddhisme loin d'être une réaction hostile contre cette société en exprime ce qu'elle a sans doute de plus intéressant: la possibilité laissée à chaque homme de trouver le sens de la vie de manière libre.

Mais plus fondamentalement si la fleur du bouddhisme pousse si bien sur le sol d'Europe et en particulier de France, c'est sans doute parce que de toutes les religions, le bouddhisme est la plus proche du christianisme, en particulier par sa doctrine de la non-violence.

Note: ces rapprochements nouveaux entre Orient et Occident auraient dû avoir lieu plus tôt selon Levi-Strauss sans l'Islam qui s'est interposé etre Jérusalem et Bénares.                                                         Il écrivait dans Tristes tropiques : « Aujourd'hui , c'est par-dessus l'Islam que je contemple l'Inde; mais celle du Bouddha, avant Mahomet qui, pour moi européen et parce qu'européen, se dresse entre notre réflexion et des doctrines qui en sont les plus proches, comme le rustique empêcheur d'une ronde où les mains, prédestinées à se joindre, de l'Orient et de l'Occident ont été par lui désunies. En s'interposant entre le bouddhisme et le christianime, l'Islam nous a islamisés, quand l'Occident s'est laissé entrainer par les croisades à s'opposer à lui et donc à lui ressembler, plutôt que de se prêter – s'il n'avait pas existé – à cette lente osmose avec le bouddhisme qui nous eût christianisés davantage, et dans un sens d'autant plus chrétien que nous serions remontés en deçà du christianisme même. »

Jose Leroy (sanskritiste)