Dans les sociétés modernes (occidentales pour la plupart), des hommes en nombre inoui historiquement ont acquis un pouvoir sur leur vie réservé jusqu'alors à d'infimes minorités; ce qui ne veut pas dire que ce soit le fait de tous (il y a encore trop d'exclus), ni que les hommes de ces sociétés soient nécessairement plus heureux ( ne serait-ce que parce que tout pouvoir ou toute liberté s'accompagne d'une inquiétude qui ne facilite pas forcément l'accès au bonheur: que vais-je faire de ce pouvoir?) ; cela veut simplement dire que la vie ce ces hommes peut être au moins partiellement leur oeuvre, qu'elle ne leur est plus purement et simplement imposée par les circonstances ou par les règles inviolables du groupe d'appartenance : en bref que la possibilité d'avoir une biographie individuelle leur est ouverte. C'est une évidence, mais qu'on a trop tendance à oublier, quand ce n'est pas à nier. Et pourtant c'est ce qui fait la grandeur de ces sociétés modernes.

S'il en est ainsi, cela tient d'abord à la reconnaissance et à la valorisation de la liberté individuelle ; reconnaissance et valorisation qui sont aussi des évidences pour nous mais qui n'en demeurent pas moins des singularités dans le monde ; ce qui n'est pas étonnant puisque si elles ont des racines anciennes en Occident, elles ne sont devenues effectives que très récemment : qu'on pense simplement au temps qui a été nécessaire pour que la liberté de choisir son conjoint devienne une réalité !

Mais cela tient aussi à ce que nos sociétés ont été capables de créer les conditions matérielles et intellectuelles pour que ce pouvoir de choisir au moins partiellement sa vie ne demeure pas, pour le plus grand nombre, formel: par

        -l'extension du bien-être matériel,

        -la scolarisation jusqu'à 14 puis 16 ans (et de fait jusqu'à 18 ans),

        -la réduction du temps de travail.

"On pourrait se dire en effet que, dans les démocraties occidentales, les lendemains sont garantis, la paix règne et la vraie misère n'existe presque plus. On voit par ailleurs se développer une vie faite de confort, de sécurité, de vacances, et aussi de culture, de musique, d'art. Il y a là un type d'humanité qu'on aurait tort de croire méprisable. Quand on a connu d'autres régimes et d'autres modes de vie, on peut même considérer qu'il y a là une certaine forme de perfection humaine" (E.Lévinas, Imprévus de l'histoire, 1992).

Pierre Gautier