Si nous nous contentions de satisfaire les besoins - et même les rêves de consommation de nos arrière grands parents, la pauvreté disparaîtrait de la terre.

Cette idée produit souvent un effet de sidération. Elle nous suggère que le bonheur est à portée de notre main. Il suffirait de cesser la fuite en avant vers toujours plus de besoins, de croissance, et de consommation des biens et des ressources.

Il y a belle lurette que les penseurs de l’antiquité ont défendu des conceptions frugales du bonheur, du contentement  fondé sur le renoncement volontaire au toujours plus d’avoir.

Il existerait de vrais besoins, naturels et nécessaires, et tous les autres seraient superflus et vains.

Ces faux besoins nous seraient imposés artificiellement par les producteurs de biens qui veulent faire de nous des consommateurs, par la peur de la mort ou par le manque de sens de nos vies, que nous compensons par des substituts matériels, ou encore par le désir de paraître en consommant des signes de notre niveau social.

Au lieu d’avoir et de consommer, choisissons d’être, de créer, de vivre et d’échanger !

Cette idée est si simple, si évidente, si noble en même temps, qu’on se demande pourquoi elle conquiert si peu de peuples et d’individus ? Pourquoi les Chinois, hier champions d’une idéologie sur fond d’ascétisme, se ruent-ils frénétiquement dans le bonheur de consommer qui fait que les centres urbains font penser au roman de Zola « Au bonheur des dames » ?

La réponse se situe à plusieurs niveaux, et s’énonce sous forme de questions.

Et si l’homme n’était pas fait pour réduire ses besoins à ce qui est naturellement nécessaire ?

Et si le désir des biens matériels n’était pas ignoble ?

Et si les soi-disant dichotomies n’étaient que de fausses alternatives et que nous n’ayons pas à choisir entre avoir et être, consommer et créer, entre le corps et l’esprit ?

En refusant ces dichotomies, on en revient à une conception non sublime et non héroïque de la condition humaine. À Rabelais et à Montaigne, sans pour autant jeter la pierre aux adeptes de François d’Assise

André Sénik