Ambiguïté de l’altermondialisme

 

S’agit-il d’œuvrer pour que les bienfaits de la modernité politique et économique soient mieux partagés dans le monde ? Que d’autres sociétés que les sociétés occidentales bénéficient du bien-être matériel, de l’instruction et de la liberté, puisque celle-ci n’est pas communément concevable dans la misère ou dans l’ignorance ?

 

S’agit-il d’autre chose? Est-ce le projet d’en finir avec la modernité occidentale, synonyme d’aliénation, d’exploitation et de destruction de la planète, et de lui substituer un « autre monde » ? Le mot "altermondialisme" est la plupart du temps employé dans ce deuxième sens.

 

Comment ne pas être altermondialiste dans le premier sens ?

 

Comment l’être dans le second ? Comment croire à un projet, non d’amélioration du monde, mais de substitution de mondes ? D’abord parce qu’il est bien difficile, après un siècle d’espérances révolutionnaires qui ont toutes tourné au drame, de ne pas voir dans les altermondialistes radicaux une nouvelle vague de ces « rêveurs politiques et sociaux, dont parle Nietzsche dans Humain trop humain, qui dépensent du feu et de l’éloquence à réclamer un bouleversement de tous les ordres, dans la croyance qu’aussitôt le plus superbe temple d’une belle humanité s’élèverait, pour ainsi dire, de lui-même ».

 Mais surtout parce qu’un tel projet, pour optimiste qu’il se présente, est à la vérité fondamentalement nihiliste : il a pour présupposé la nullité du monde actuel  (présupposé reconnu et logique : si le monde actuel était viable, il n’y aurait pas de raison de vouloir lui en substituer un autre), et donc la nullité également des efforts effectués par les hommes jusqu’à ce jour pour construire un monde humain: mais comment croire dans ces conditions qu’il puisse en aller autrement demain ?

Pierre Gautier