La difficulté que nous avons parfois à admettre, sinon le fait de la pluralité des partis politiques, du moins celui de leur égale légitimité tient aussi à une cause épistémologique. Nous avons été nombreux, pendant trop longtemps, sous l’influence du marxisme, à penser que la politique pouvait être une science : un socialisme scientifique avait enfin remplacé le socialisme utopique, et la science l’idéologie ; la lutte politique était désormais l’affrontement, non de plusieurs projets différents, mais de la vérité et de l’erreur. On sait ce qui en résulta.

En réalité la politique n’est pas une science mais plutôt un art, où les démonstrations sont impossibles. Personne n’y a le monopole de la vérité. Cela ne signifie pas que ce soit le domaine de l’arbitraire : une proposition qui n’est pas démontrée peut toutefois être fondée en raison, argumentée (a posteriori, après avoir été expérimentée  sa part de vérité pourra même apparaître, mais après simplement). Par exemple, il n’est pas possible de démontrer (et de mettre ainsi hors discussion) que la Turquie n’a pas sa place en Europe (comme on démontre que la somme des angles d’un triangle est égale à 180°), mais on peut avoir des raisons, et même de bonnes raisons de le penser. Ce ne sont toutefois et tout au plus que de bonnes raisons et non des preuves ; et de « bonnes raisons » ne sont pas suffisantes pour regarder les partisans de l’intégration européenne de la Turquie comme la vérité regarde l’erreur. On peut avoir des convictions politiques (fondées sur les raisons qui nous paraissent les meilleures) et les défendre résolument, mais il ne faut pas oublier pour autant que leur validité n’est que relative. Que d’autres convictions sont possibles et légitimes.

Le pluralisme, sans être absolument insensé, n’aurait guère de sens en mathématiques ou en physique. Il est en revanche au cœur de la politique : parce que nul n’y a le monopole de la vérité, et surtout parce que seul le pluralisme peut permettre à nos convictions (qui ne sont en dernière instance que des opinions) d’échapper éventuellement à l’arbitraire : en rendant possible et en instituant leur critique réciproque.°

°Tout cela a été dit il y a bien longtemps par Aristote : l’action politique, en tant qu’action dans le monde des affaires humaines, relève bien d’un savoir, mais d’un savoir particulier, fondamentalement différent du savoir scientifique, et de nature essentiellement délibérative. Or nulle délibération n’est infaillible. ( Ethique à Nicomaque VI )