Dans l’histoire philosophique de la prudence (non comme pusillanimité mais comme aptitude à choisir et à mettre en œuvre les moyens capables de donner corps à nos intentions morales et politiques), le moment kantien à la fin du XVIII°siècle doit être évoqué, notamment parce que nous vivons encore largement sous son influence. Inséparable de la moralité et de la politique chez Aristote, la prudence (Klugheit) en est radicalement séparée par Kant*. Désormais les impératifs moraux   doivent être soigneusement distingués des règles de la prudence. Les impératifs moraux sont, pour Kant, catégoriques : ils s’imposent sans condition : par exemple c’est sans condition (sans exception) que l’injustice doit être proscrite (fiat justicia, pereat mundus : que la justice soit, doive périr le monde), qu’il faut venir en aide à celui qui court actuellement un danger grave... On racontait, quand j’étais étudiant en philosophie, l’histoire édifiante suivante : un professeur de philosophie morale à la Sorbonne franchissait le Pont-Neuf en compagnie d’un de ses assistants quand ils aperçurent un homme en train de se noyer dans la Seine ; le professeur commença alors de se déshabiller afin de lui porter secours ; son assistant lui ayant rappelé qu’il ne savait pas nager, le professeur kantien lui aurait rétorqué juste avant de sauter (et de se noyer) : et l’impératif catégorique, qu’en faites-vous ? Lorsque nous pensons qu’il y a des principes qui s’imposent indépendamment de toute considération de moyens, absolument, nous sommes plus prêts de Kant que d' Aristote. Si une action ne comporte de risques que pour nous-mêmes, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas être kantien ? Mais si elle engage autrui, et plus encore si elle peut avoir des répercussions sur des centaines, voire des centaines de milliers d’autres hommes, comme c’est le cas de toute action politique, comment récuser les règles de la prudence ? Comment ne pas être aristotélicien ? Ainsi la régularisation des sans-papiers, l’accueil de « toute la misère du monde » constituent-ils des impératifs catégoriques ou relèvent-ils de la prudence ?

*Kant: Fondements de la métaphysique des moeurs (deuxième section). le Livre de Poche.

PG

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