Condition nécessaire de la moralité, la phronêsis ou la prudence n’est pas pour autant par elle-même une vertu morale, mais une vertu intellectuelle.

  Par là il faut comprendre que les bonnes actions sont non seulement affaire de bonne volonté mais d’intelligence et de rationalité. Pas de vertu morale véritable sans prudence, ni de prudence sans intelligence. Jusqu’ici Aristote suit la leçon de Platon, qui fut son maître.

  Mais pour s’en éloigner tout de suite après : contrairement à Platon, Aristote soutient que l’intelligence à l’œuvre dans la prudence doit être soigneusement distinguée de celle qui est à l’œuvre dans la science ; et la rationalité éthique et politique de la rationalité théorique.

  Celle-ci vise la connaissance du monde ; la prudence vise l’action dans le monde des affaires humaines. Elle est donc tournée vers les possibles, ce qui n’est pas encore et donc l’avenir, alors que l’intelligence scientifique porte sur ce qui est. La science traite du général et du nécessaire, la prudence du particulier et du contingent. La science cherche à définir ses objets en les séparant autant qu’il est possible des circonstances ; le prudent , lui, est particulièrement attentif aux circonstances ; ce qui l’intéresse ce n’est pas l’objet abstrait des circonstances mais l’objet-en-circonstances, car c’est sur lui qu’il veut agir. La prudence est, pour tout dire, « délibérative », la science ne l’est pas : le savant de délibère pas parce qu’il n’y a lieu de délibérer qu’en l’absence de démonstrations ou de preuves (une délibération sur le théorème de Pythagore pour savoir s’il convient ou non d’y souscrire serait ridicule), et le savant est celui qui ne se prononce qu’en présence de ces dernières ; il se refuse à choisir entre des possibles. Le prudent au contraire doit être capable de se décider et d’agir avant que les preuves, à supposé qu’elles existent, soient réunies ; sinon il risque de manquer le moment opportun (kairos) ; il sera donc sensible aux signes et aux indices : il n’attendra pas qu’Hitler envahisse la Pologne (preuve) ; l’annexion des Sudètes lui suffira (signe) ; mais comme les signes peuvent être trompeurs , il délibérera ; et le prudent sera celui qui aura bien délibéré ; qui aura bien perçu le sens des signes (deux formes majeures d’imprudence : être incapable d’agir sans preuve, et se tromper sur les sens des signes).

  La science s’enseigne, pas la prudence (Périclès n’a pas su la transmettre à ses fils). C’est une disposition, un habitus (héxis) qui s’acquiert par l’expérience de l’action, « c’est pourquoi certaines personnes ignorantes sont plus qualifiées pour l’action que d’autres qui savent : c’est le cas notamment des gens d’expérience ». L’expérience toutefois n’engendre la prudence que chez ceux qui la possèdent déjà en puissance : elle est loin d’être accessible à tous ; elle suppose un « caractère bien né ».

  En bref l’intelligence théorique (ni son absence !) n’est nullement un gage d’intelligence politique (de nombreux exemples, certains célèbres, l’attestent cruellement).

A lire : Aristote : Ethique à Nicomaque (livre VI), dans toutes les collections de poche (attention le mot phronêsis est parfois traduit autrement que par prudence, par sagacité notamment (GF) !) ; ainsi que le commentaire magistral de Pierre Aubenque : La prudence chez Aristote, Quadrige-PUF.

PG

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