La phronêsis ou prudence n’est pas, comme pour nous, le fait de celui qui s’attache à éviter les dangers.

  Elle est d’abord l'aptitude à percevoir et à choisir les moyens nécessaires, compte-tenu des circonstances, pour atteindre une fin moralement bonne ou légitime. Elle n’exclut donc nullement la capacité de prendre des risques lorsque les circonstances l’exigent. C’est la qualité de l’homme d’action et particulièrement de l’homme politique.

  « Il n’est pas possible d’être à proprement parler homme de bien sans prudence, non plus que d’être prudent sans vertu morale . » (Ethique à Nicomaque VI) : prudence et vertu (morale) sont indissociables.

  Pas de prudence sans vertu : la prudence n’est prudence qu’au service de fins légitimes (fins de l’homme vertueux). Au service de buts répréhensibles (par exemple d’un projet d’escroquerie), la mise en œuvre de moyens efficaces n’est pas prudence mais habileté.

  Mais surtout pas de vertu authentique sans prudence. Poursuivre des fins louables et même admirables sans se préoccuper des moyens permettant de les atteindre, ou s’en préoccuper mais de manière inefficace, n’est que caricature de vertu. Par exemple, le souci des pauvres, le projet de leur venir en aide n’ont de valeur morale ou plutôt politique qu’associés à la perception exacte des voies qui permettront d’y parvenir ; mieux, proclamer sa haine des injustices et son désir de les voir abolies sur la terre, et ignorer les moyens simplement capables de les faire reculer un tant soit peu, est vaine indignation. La vertu véritable n’est pas simplement affaire d’intentions généreuses mais d’action et même d’action efficace.

  Si vouloir le bien sans la prudence était seulement inefficace, ce serait moindre mal. Mais c’est en plus dangereux quand le bien visé est celui de la cité. Les cités sont parfois victimes de mauvaises intentions, mais parfois aussi d’hommes qui, sincèrement, prétendaient vouloir les sauver de la misère et de l’injustice et qui, faute de prudence, les ont plongées en enfer.

  Les cités ont peut-être encore plus à craindre l’homme sans prudence que l’homme habile : celui-ci peut certes détourner à son profit les richesses d’un pays, mais le premier risque fort de les tarir.

  (à suivre)