La cité idéale est probablement irréalisable. Mais même réalisable, elle ne saurait être la cité parfaite.

   La cité idéale est difficile à décrire précisément ; elle ne peut toutefois être conçue que comme composée d’hommes libres. La cité parfaite est celle où des hommes, à l’abri du besoin et ayant bénéficié d’une véritable éducation, useraient tous de façon positive et créatrice de leur liberté[1]. Dès lors peut-on penser que des hommes libres, à l’abri du besoin et éduqués, fassent nécessairement un usage créateur de leur liberté ? Il y a différents usages possibles de la liberté. L’usage créateur n’est que l’un des d’entre eux : mais la liberté comprend aussi la possibilité d’en user de manière beaucoup plus médiocre : pour consommer plutôt que pour créer. Dans la cité idéale, puisque les hommes y sont libres, certains hommes seront créateurs, d’autres consommateurs, d’autres encore tantôt créateurs, tantôt consommateurs. On doit même s’attendre à ce que la cité idéale compte plus de consommateurs que de créateurs, dans la mesure où un usage positif de la liberté exigera toujours plus de d’énergie qu’un usage médiocre (chacun en fait chaque jour l’expérience). Finalement la cité idéale, si elle devait exister un jour, ne serait pas la cité parfaite, mais celle où chaque homme aurait la possibilité de devenir créateur : uniquement la possibilité, à charge pour lui de se saisir de cette possibilité s’il le désire vraiment.

   Les sociétés doivent donc être jugées plus sur les possibilités qu’elles offrent aux hommes que sur ce qu’ils en font.

[1] « Vivre, ce n’est pas simplement respirer, c’est agir ; c’est faire usage de nos organes, de nos sens, de nos facultés, de toutes les parties de nous-mêmes, qui nous donnent le sentiment de notre existence. » ( Rousseau. Emile)